2. Le théorème du centre d’inertie
« Les changements de mouvement sont proportionnels à la force motrice et se font dans la ligne droite dans laquelle cette force est imprimée à l’objet»
Isaac Newton
J’ai froid mais je ne peux pas retourner au soleil, je crois que j’ai attrapé une insolation. Je n’ai presque plus d’eau… Pas assez bu. Pas de whisky non plus… Ha ha très amusant ! Plus grand-chose à manger, pas grave, je n’ai pas faim. Je ne peux plus marcher, de toute façon, je suis mieux à l’ombre. Pas cassé, juste une foulure, je crois. Ma jambe a doublé de volume, est-ce que ma blessure est infectée ? Plus d’Ibuprofène...
Depuis combien de temps est-ce que je délire ? Une heure ? Dix heures ? Dix ans ? Est-ce qu’on va me retrouver, j’ai laissé mon blouson sur le chemin, une piste. Je dois rester à l’ombre. J’ai envie de dormir. Est-ce qu’on s’apercevra que je ne suis pas rentrée ? Qui ? Quand Catherine se rendra-t-elle compte que je ne suis plus là ? Dix heures, dix mois, dix ans ? J’ai eu ce que je voulais vraiment finalement, pas ce que je croyais chercher. J’ai disparu. Qu’est ce que j’étais ? Qu’est-ce que je suis ? Ce corps tremblant, trop faible pour se sauver lui-même ? Cette chair à la merci d’une petite chute ? Rien de bien glorieux ! Mais quelle chute !
Je suis vraiment seule cette fois, mais on n’est rien seule. Est-ce que je ne le savais pas déjà ? Est-ce qu’on peut faire autrement ? Qu’est-ce que je croyais ? Je me dissous. Seule, on se dissout. Le corps humain est soluble dans le soleil. Décidément, comme tu es spirituelle Sara ! En combien de temps ? Dix heures ? Dix minutes ? Dix secondes ?
Ne pas dormir. Pas encore. Je… Je… Je voudrais qu’on vienne me chercher… Ce n’était pas une bonne idée. J’ai froid... Ne pas dormir. Ou alors juste une minute, un siècle, un millénaire…
***
Catherine se réveilla en frissonnant. Elle ne savait pas bien combien de temps elle avait dormi mais son sommeil avait été profond, sans rêves. Où était-elle ? Elle bougea légèrement et Newton tendit une patte mais ne se réveilla pas. Sara. Un téléphone sonnait. Son téléphone, dans la pièce d’à côté.
Elle se leva et sa nouvelle ombre grise se réveilla instantanément, l’accompagnant dans le salon. Le soleil avait atteint la deuxième fenêtre, la lumière avait changé et l’ombre des stores se reflétait maintenant sur la bibliothèque. Son portable avait arrêté de sonner. Catherine l’attrapa à côté de l’ordinateur qu’elle n’avait pas éteint. L’écran du téléphone indiquait que l’appel provenait de Grissom et qu’il était un peu plus de seize heures. Elle appuya immédiatement sur la touche de rappel.
- C’est moi, dit Catherine en se raclant la gorge.
- Tu dormais ? Je… Je pensais que tu voulais des nouvelles. J’ai attendu d’être sûr d’avoir du nouveau pour…
- Ils l’ont trouvée ?
- Pas encore. Ils ont repéré sa voiture assez vite, il n’y a pas encore grand monde dans le parc à cette époque de l'année. Mais il a fallu du temps avant que l’hélicoptère découvre une veste beige abandonnée étalée au milieu d'un des chemins de randonnée. L’hôtel a confirmé que Sara portait bien un blouson de cette couleur. Les rangers pensent qu’elle a pu tomber, le relief est très escarpé à cet endroit, ou bien ne plus pouvoir continuer et se réfugier dans une grotte un peu plus bas dans la vallée, il fait plus de quarante là-bas. Les secours ne devraient pas tarder à arriver sur place. L’hélicoptère reste en stand by pour la ramener sur Las Vegas, à Mountain View, au nord. J’ai regardé, il ne leur faudra pas plus d'une vingtaine de minutes…
- Est-ce qu’ils te tiendront au courant ?
- Oui, oui. Bien sur.
- Oh non, Debra !
- Pardon ?
- La voisine, je n’ai pas prévenu la voisine que nous avions une piste ! Gil rappelle moi dès que tu as du nouveau et immédiatement cette fois, d’accord ? Il faut absolument que je parle à Debra !
- Heu... D’accord.
Catherine se leva promptement en glissant son téléphone dans la poche arrière de son jean et dans sa précipitation faillit ne pas voir Newton.
- Elle est en vie Newt, ne t’inquiète pas. Oui, je suis sûre qu’elle n’a rien, elle va revenir et on s’occupera d’elle d’accord ? Je ne sais pas vraiment comment mais ce n’est pas grave. L’important c’est qu’elle revienne. Oui... Qu'elle revienne...
Le regard de Catherine s'arrêta sur l'écran de l’ordinateur toujours allumé, un
coin du mail qu’elle avait lu plus tôt apparaissait. Elle cliqua sur la fenêtre
pour la faire revenir au premier plan et le relut.
« Parfois, j’ai cette persistante impression que je suis en train de disparaître… Elle rappelait en moi des sentiments, peu m’importait lesquels… Seulement, sans doute qu’elle a souhaité que je disparaisse enfin complètement et que j’ai obéi.… »
Je ne voulais pas que tu disparaisses, Sara… Si... Si j’ai voulu que tu disparaisses mais je ne voulais pas te faire souffrir… Mais... Moi non plus je ne voulais pas souffrir. J’ai eu peur… peur... Tout en toi me déstabilise, m’émeut, m’affaiblie... Je ne sais pas si je veux prendre ce risque... Je sais que je ne voulais pas prendre ce risque... Sara... Je veux te fuir, et je reviens. Je ne peux pas vivre avec ce déchirement. Il me fallait combattre ce que tu provoquais en moi. Est-ce que tu pourrais comprendre ça ? Je déteste ce que tu fais de moi. Je ne suis plus moi-même à tes côtés, je ne suis plus celle que j’essaye d’être. Pourtant je ne peux pas résister à ce regard que tu portes sur moi. Sara... Tu me déséquilibres…
Catherine ferma la fenêtre, puis le programme, et éteint l’ordinateur. Elle rangea soigneusement tout ce qu’elle avait dérangé mais elle savait très bien qu’il était inutile d’essayer d’effacer ses traces. Elle attrapa donc une feuille et essaya d’écrire rapidement un mot pour Sara…
***
Quelques minutes plus tard, elle se trouvait devant la porte et se retourna pour jeter un dernier regard à l’appartement, en fixer le souvenir dans sa mémoire, garder quelque chose de cette étrange après-midi. Quoi qu'il advienne par la suite, elle voulait au moins conserver ce souvenir, ne pas oublier tout ce qui avait changé, là, dans cette pièce, en l'espace de quelques heures. Et ce même si elle savait déjà que cela allait s'avérer compliqué, mais si elle présentait déjà qu'elle éprouverait certainement l'envie d'oublier. Elle fit une dernière fois le tour de la pièce du regard et se promit qu'elle n'oublierait pas, pas tout, pas complètement. Newton l’avait suivie.
- Je suis ravie d’avoir fait ta connaissance Newt. Tu es un excellent hôte. Je ne sais pas si nous nous reverrons mais quoi qu’il arrive, occupe toi bien d’elle. D’accord ? Au revoir.
Newton la regarda partir imperturbable, gardant pour lui tous les reproches qu’il pouvait avoir à faire à ces humains volatiles qui se croyaient autorisés à garder le contrôle des portes et à le maintenir enfermé alors qu’eux circulaient prétentieusement à leur guise.
Catherine referma la porte avant de sonner en face.
- Catherine ! J’ai cru que vous aviez disparu vous aussi. Vous avez du nouveau ?
Debra avait l’air inquiet et elle écouta très attentivement tout ce que Catherine s'empressa de lui raconter.
- Il faut encore attendre alors… Pauvre Sara. Et vous ? Vous devez avoir faim, non ? Vous voulez un sandwich ? Demanda Debra en se dirigeant vers sa cuisine.
- Non merci Debra. Je n’ai pas faim.
- Du chocolat alors, pas besoin d'avoir faim pour du chocolat, tenez. Insista Debra en lui tendant une tablette entamée.
Catherine attrapa deux carrés présentant que Debra n'abandonnerait pas.
- Vous n’avez pas l’air bien, Catherine. Ils ont repéré sa veste, ils vont la retrouver. Vous savez, Sara est une sportive, elle est solide.
- Solide ?
Debra observa quelques instants Catherine dont le regard était étrangement fixe. Elles se trouvaient près d’une table couverte de croquis. Debra s’assit et fit signe à Catherine de l’imiter repoussant quelques papiers.
- Solide physiquement, bien sûr… Précisa Debra qui fit une pause avant de continuer. Sara à un bel appartement, non ? Mieux arrangé que le mien, mais avec l’atelier…
- Oui, très beau. Je ne l’imaginais pas du tout comme ça et pourtant… Il lui ressemble finalement… Je… Je me suis endormie, je suis vraiment désolée, c’est pour ça que je ne vous ai pas donné de nouvelles… J'ai travaillé toute la nuit, je manquais de sommeil...
- Oui… Excusez ma franchise Catherine, mais vous avez tout à fait l’air de quelqu’un qui vient de se réveiller !
- C’est exactement ça… Exactement...
Debra fronça les sourcils et la fixa. Catherine détourna le regard vers l’atelier. Elle avait de plus en plus de mal à garder le contrôle de ses émotions. Elle avait imaginé qu'en refermant la porte de l'appartement de Sara tout se calmerait mais c'était exactement le contraire qui était en train de se passer, comme si jusque là, l'appartement l'avait protégé. Et maintenant Catherine se sentait seule, abandonnée et la seule personne à qui elle voulait se confier était perdue quelque part dans le désert. Et peut-être qu'elle n'arriverait jamais à lui parler... Le silence dura quelques minutes mais Debra avait sentis que Catherine avait quelque chose à dire. Le regard trouble de la blonde trahissait sa confusion et la peintre se décida à lui poser la question qui semblait évidente.
- Qu’est-ce que vous avez découvert dans l'appartement ?
- Je ne sais pas bien… Je veux dire, je ne suis pas sure de...
- Catherine… On va la retrouver, vous pourrez lui demander...
- Non, justement... Ce n’est pas sûr…
- Ne dites pas des choses pareilles ! Elle s’est juste égarée…
- Oui… Egarée…
- Elle n’est pas si loin Catherine… Allons...
- Vous en êtes sûre Debra ?
Son interlocutrice ne répondit pas. Catherine parut soudain sortir du rêve qui s'était emparé d'elle puis planta ses yeux bleus clair, légèrement humides, dans ceux de Debra qui l’observait silencieusement jugeant préférable que Catherine trouve elle-même les réponses à ses questions.
- De quoi sommes nous en train de parler ? Finit par demander Catherine
désorientée.
- Je ne sais, répondit la peintre en plissant les yeux. C’est à vous de me le dire… De quoi voulez vous parler ?
Catherine ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit. Son téléphone décida de s’exprimer à sa place et se mit à sonner.
***
J’ai dix ans, je suis sur la plage à San Francisco... Les rochers, les vagues.... J’ai cent ans, j’ai enfin compris. J'ai toutes les réponses... J’ai mille ans, mon esprit flotte dans le vide. Flotter est agréable… J’ai froid. J’ai chaud. Non, je ne veux pas ouvrir les yeux. Laissez-moi ! Qu’est-ce que c’est que ce boucan ? Je veux continuer à flotter. Aille ! Laissez-moi ! Pas de lumière !
- Les pupilles sont réactives.
- Tension 6/10, c’est bas. Pouls 60.
- Mademoiselle, mademoiselle, réveillez-vous. Vous savez qui vous êtes ?
- N... Non…
Une poussière ? Un glaçon ? Une emmerdeuse ? Une femme trop amoureuse, de Catherine, du travail, des bouteilles, élisez la dépendance que vous préférez… Une erreur ou une plaisanterie ? Choisissez, ça m’est égal.
- Réveillez-vous. Vous connaissez votre prénom ?
- Sara...
- Bien. Quel jour est-on ?
Je vous en pose des questions ? Laissez-moi tranquille ! C’est un interrogatoire ou quoi ?
- C’était mon anniversaire… Le 19 ? Le 20 ?
- La patiente répond mais elle est sûrement sérieusement déshydratée. La perfusion est en route.
- La jambe est immobilisée, on peut l’emmener, son état parait stable.
Il est parti, c’est tout ce qu’il voulait ? Savoir quel jour on était ? J’ai tout bon, dites docteur ? Hey ! Ce n’est pas poli de parler des gens quand ils sont là sans faire attention à eux ! Oh ça tourne… Aille !
- Vous voulez quelque chose contre la douleur ?
Un double whisky bien tassé, James !
- Non. Ça va aller.
- L’hélicoptère est en train d’arriver, on vous emmène.
- Où ?
- A l’hôpital.
Oh, d’accord. En route chauffeur ! Moi je crois que je vais dormir encore un peu.
***
- D’accord, Gil, je pars tout de suite à l’hôpital.
- J’ai déjà demandé à Nick de se rendre là-bas. Ce n'est...
- Et alors ?
- Et alors, tu n’as peut-être pas besoin d’y aller tout de suite, Catherine !
- Bien sûr que si, j’ai besoin d’y aller !
- Ha… Mais...
- Quoi ?
- Ce n’est peut-être pas... La peine d'aller te disputer avec elle ?
- Fiche-moi la paix ! Ce n’est pas le moment ! Et tu es bien mal placé pour me donner des leçons !
Grissom se contenta de soupirer bruyamment à l’autre bout de la ligne.
- Excuse-moi, Gil. Ce n'est pas ce que je voulais dire. On se parle plus tard,
d’accord ?
- Bon.
- Pardon, Gil. Ce n’est pas de ta faute… Je... Tu ne peux pas comprendre... J’ai besoin de la voir, c’est tout. Excuse-moi. A plus tard.
Debra qui avait suivi l’échange, avait largement souri, en même temps que Catherine, en comprenant que Sara n’était que légèrement blessée, puis s’était faite plus pensive en entendant la fin de la conversation. Elle croisa le regard de Catherine qui s’était levée.
- Étrange que Sara ait choisi comme mentor un homme qui la comprend si mal, hein ? Lança Debra qui se leva à son tour.
- Non, Debra… Répondit Catherine qui passa furtivement une main sous son œil droit pour faire disparaître une larme. Elle a bien choisi... De tomber amoureuse d’une femme qui ne sait pas comment l’aimer…
Pour la première fois, c’est Debra qui se trouva légèrement déstabilisée. Elle se contenta de sourire en posant une main sur l’épaule de Catherine.
- Catherine, dans la nature humaine rien n’est permanent. Heureusement. On peut changer. On peut apprendre… Même à aimer...
- Vous êtes étonnante, Debra…
- Merci, Catherine. Allez la rejoindre maintenant…
Catherine sourit et suivant son instinct, serra Debra dans ses bras.
- Merci Debra. Au revoir. J’espère qu’on se reverra...
- Moi aussi, Catherine. Moi aussi.
***
Parce que sortir du centre de Las Vegas en fin d’après-midi n’était pas chose facile, quand Catherine atteignit enfin les urgences de Mountain View, elle découvrit que Nick l’avait précédée. Une perfusion était accrochée au bras de Sara dont les vêtements salis semblaient en bien piteux état. On avait déchiré la jambe de son jean et son débardeur bleu marine était couvert de poussière rougeâtre. Une infirmière terminait un bandage autour de son pied gauche. La brune semblait épuisée, ses yeux cernés se fermant un peu trop souvent et un peu trop longtemps, mais paraissait pouvoir fournir l’effort nécessaire pour rire avec Nick.
Alors que Catherine ralentissait ses pas subitement hésitants, la tête de Sara effectua soudain un mouvement dans sa direction. Les yeux bruns s’immobilisèrent en rencontrant les siens. Le sourire de la jeune femme se figea et Catherine cessa aussitôt d'avancer. Elles se regardèrent un certain temps, aucune des deux femmes ne semblant plus se rendre compte que le temps continuait de s’écouler.
Catherine tenta vainement de retenir un soupçon d’espoir qu’elle avait cru voir passer, fugitivement, au moment où Sara l’avait reconnue mais une impalpable mélancolie s’empara, peu à peu, des reflets sombres des yeux de la brune qu’elle sentit s’éloigner à chaque instant, toujours un peu plus.
Sara, non, non, je ne suis plus la même…
Nick continuait de bavarder, aveugle à ce qui venait de se passer, et Sara finit par se retourner vers lui en baissant la tête. Catherine prit une inspiration, se força à sourire et se dirigea vers eux.
- Bonjour… Réussit-elle à prononcer, troublée, alors qu’elle restait à une certaine distance derrière l’infirmière qui leva à peine la tête.
- Oh Catherine ! Bonjour ! Répondit Nick tout sourire. Qu’est-ce que tu fais là ?
- A ton avis ?
Catherine jeta un œil à Sara qui baissait toujours la tête et semblait captivée par la progression du bandage autour de sa cheville. Puis décida de répondre à sa propre question, soudain moins certaine de ce qu’elle avait voulu exprimer. Se sentant légèrement coupable de cette arrogance qui ressortait toujours. Elle tenta de laisser tomber ses défenses.
- Je… Je voulais… J’avais besoin de voir Sara.
La brune releva la tête sans pour autant vraiment la regarder. Catherine se demanda un instant si elle l’avait incluse dans son champ de vision périphérique sans pour autant vouloir risquer de croiser son regard. Catherine sourit à Nick espérant pouvoir lui laisser croire qu’il s’agissait peut-être d’une sorte de plaisanterie qu’il ne comprenait pas. Elle réussit apparemment puisque ce dernier répondit à son sourire avant de se tourner vers Sara.
- Tu vois, tu ne risquais rien, même Catherine était à ta recherche !
Sara balaya rapidement des yeux le visage de la blonde et laissa le coin de sa bouche esquisser un sourire qui disparut rapidement alors qu’elle fixait à nouveau l’infirmière qui finissait d’attacher son bandage avec un sparadrap.
- Effectivement… Lâcha pensivement Sara avant de se reprendre. S’il vous plait, je suis épuisée, je voudrais rentrer dormir chez moi maintenant.
- Un médecin va venir vérifier vos constantes. Répondit l’infirmière. Il vous procurera les papiers nécessaires.
Le ton de Sara était poli et pourtant l’infirmière avait prit soin de marquer son agacement, laissant entendre que ce n’était pas son problème et qu’elle avait d’autres choses à faire. Peut-être que Sara lui avait déjà signifié plusieurs fois son intention de partir, mais surtout, se dit Catherine, il était évident que la brune ne savait pas comment négocier avec les autres, comment s’attirer leur sympathie et les amener à vous écouter.
- Est-ce qu’il serait possible qu’il vienne rapidement, s’il vous plait ? Intervint Catherine en plantant ses yeux dans ceux de l’infirmière. Vous pouvez constater que mademoiselle Sidle sera de toute façon bien entourée, n’est-ce pas ? S’il y a le moindre problème, nous pourrons la ramener ici… Pas la peine que nous restions tous là à vous empêcher de travailler... Quel est le nom de son médecin ?
Catherine, qui s'était rapprochée de la jeune femme et était subtilement passée de la conciliation à l'intimidation, laissa un large sourire s'afficher sur son visage alors qu'elle pliait les bras devant elle.
- Docteur Delanico. Je vais voir ce que je peux faire. Répondit l’infirmière qui avait changé d’attitude.
Elle disparut et Sara se risqua enfin à croiser à nouveau le regard de son aînée.
- Merci, Catherine.
- Se servir de l’autorité sans en avoir l’air… C’est le secret…
Catherine avait cru que cette phrase pourrait passer pour amusante mais Sara regardait déjà ailleurs, comme perdue dans un monologue intérieur que la blonde préféra ne pas essayer d’imaginer. Heureusement, Nick vint à la rescousse.
- Tu vois ! Qu’est-ce que je disais à l’instant ! Catherine est là, tu n’as vraiment plus rien à craindre !
Tout bien considéré, peut-être aurait-il mieux valu que Nick n’intervienne pas... Catherine se demanda comment elle allait bien pouvoir faire pour communiquer avec Sara qui se tenait maintenant assise en travers du lit, lui tournant plus complètement le dos, et jouant avec ses doigts. Pourquoi tout était-il toujours si compliqué avec Sara ?
Même Nick parut enfin remarquer l’isolement volontaire dans lequel s’enfermait la grande brune et un silence pesant s’installa autour du lit. Catherine aurait voulu essayer d’expliquer à Sara ce qu’elle faisait là, ou même simplement lui apprendre qu’elle avait passé l’après-midi chez elle mais la présence de Nick le lui interdisait.
Elle ne savait déjà pas comment Sara accepterait la nouvelle, alors elle n’allait certainement pas risquer d’avoir à gérer les discussions qui suivraient en présence d’un témoin.
Elle ne pouvait pas obéir à son instinct et se contenter de tout lâcher sans se préoccuper des conséquences comme elle avait l'habitude de le faire. Elle devait désormais penser à ce dont Sara avait besoin, prendre en compte son point de vue à elle, et cela compliquait considérablement la donne. Catherine jugea préférable d’attendre pour le moment. Pourtant elle ne pouvait pas s'empêcher d'observer du coin de l'oeil la grande brune qu'elle ne voyait plus de la même façon, pourtant elle ne pouvait empêcher les questions de se bousculer dans son esprit... Il devenait à chaque instant plus pénible de savoir que tout avait changé et de ne pas pouvoir le partager avec la jeune femme blessée qui se tenait à quelques mètres d'elle enfermée dans ses pensées. Comment allait elle se débrouiller ?
Alors que les trois CSI paraissaient plongés dans leurs réflexions respectives, une jeune femme blonde, aux cheveux bouclés et au sourire éclatant fit son apparition.
- Alors Sara ! On me dit que vous voulez partir ? Dit-elle en saisissant le dossier accroché au pied du lit. Vous avez l’air d’aller mieux…
- Oui mais… Excusez-moi un instant. Demanda Sara en levant la main vers le docteur puis en regardant tour à tour Nick et Catherine. Je voudrais rester seule avec mon médecin… Nick, tu peux aller m’attendre à côté ? Heu… Catherine…
Sara attendit que Nick soit parti et que Catherine s’approche du lit. Le médecin comprit qu’il était temps de s’absorber dans le dossier de Sara en leur laissant un peu d’intimité.
- Catherine, je te remercie d’être venue mais… Nick est là pour me raccompagner alors… Enfin… Je pense que je pourrais revenir travailler demain soir, je n'ai rien de grave… Tu... Tu peux partir…
- Mais…
- Je crois vraiment que ce serait préférable… Ajouta la brune en fixant cette fois ses yeux sombres dans ceux de sa collègue.
- Sara, je voudrais te parler… Tenta Catherine.
- Catherine, pas maintenant. S’il te plait… La coupa Sara, parlant très lentement, à voix basse mais sur un ton résolu, jetant un rapide coup d’œil au médecin. Je n’ai pas envie de parler… Je ne peux pas… Je veux dire… Je suis fatiguée, je veux juste rentrer dormir le plus vite possible…
- Ne fais pas ça, Sara… S'il te plait... Laissa échapper Catherine.
La brune releva brusquement
la tête et fronça les sourcils, cherchant manifestement à comprendre pourquoi
Catherine avait prononcé ces mots. Pourtant elle se contenta de la regarder sans
rien ajouter. Sans réfléchir, la blonde avança d'un pas et commença à lever sa
main pour la diriger vers l’épaule de Sara. Elle arrêta son geste immédiatement
quand elle aperçut le regard effrayé de la brune qui se fixait sur son bras
alors que son corps s’inclinait instinctivement en arrière. Stupéfaite, choquée
par la réaction de la jeune femme, Catherine laissa retomber sa main et ferma un
instant les yeux. Une vague de tristesse submergea le visage de Sara quand elle
croisa à nouveau le regard bleu pâle de Catherine qui restait immobile,
visiblement incapable de comprendre ce qui se passait.
- Je t’en prie, laisse moi... Se contenta de conclure la brune en tournant la tête.
Catherine ouvrit la bouche comme pour ajouter quelque chose puis la referma. Elle attendit encore quelques secondes que Sara la regarde puis renonça. Elle tourna les talons et disparut sans se retourner.
Sara laissa échapper un long soupire puis se passa les mains sur le visage avant de reprendre la parole.
- Excusez-moi, docteur, je suis à vous, je… Je voulais vous parler de quelque chose…
***
Lorsque Catherine regagna sa voiture, elle prit un moment pour retrouver ses esprits et calmer les émotions contradictoires qui oppressaient sa poitrine. Elle mit en route la climatisation et tenta d’analyser ce qu’elle ressentait : de la colère mais qui provenait surtout de sa frustration et puis en même temps une profonde tristesse. Elle avait pressenti que les choses ne seraient pas faciles avec Sara mais il était bien plus pénible désormais de se retrouver toujours et encore devant la même impasse. Vingt-quatre heures plus tôt, elle se serait contentée de maudire une fois de plus la grande brune en balayant leur altercation d’un battement de cils mais tout était bouleversé.
Bien sûr que les choses ne pouvaient pas changer juste parce qu’elle débarquait d’un seul coup au chevet de Sara, tel le prince charmant qui vient d’occire le dragon. D’autres épreuves l’attendaient et Catherine à la fois voulait se lancer dans le combat mais aussi, s’en voulait d’avoir attendu si longtemps. Elle se demandait si sa chance n’était pas passée. Elle avait peut-être tout gâché parce qu’elle n’avait jamais pris d’elle-même la décision de se rapprocher de Sara, d'essayer de la comprendre. Elle avait attendu que le destin l’y contraigne. Elle ne voulait pas, cette fois, ne s’en prendre qu’à la grande brune au regard égaré.
« Tu l’ignores pendant quatre ans, et ensuite, tu voudrais qu’elle te traite comme sa sauveuse juste parce que tu as soudain eu une révélation. Comment est-ce que tu prendrais ça, toi ? » Se reprocha-t-elle intérieurement. Oui, mais elle n'avait même pas pu expliquer ! Elle n'avait même pas pu commencer à lui montrer qu'elle souhaitait que les choses changes !
Il n’y avait plus qu’une solution : s’accrocher.
Catherine soupira et jeta un coup d’œil à sa montre. Autant se rendre
directement au labo maintenant. Elle attrapa son téléphone.
- Lindsey ?
- Maman ! Maman, on est en train de regarder Nimo avec Louise, c’est trop drôle !
- Ha… Tu vas bien ?
- Bah oui !
- Lindsey, je ne vais pas pouvoir dîner avec vous aujourd’hui…
- Oh, okay. On peut commander une pizza, alors ?
- Oui d’accord. Je suis désolée, poussin mais je suis de l’autre côté de la ville et…
- Hey maman, je n’ai pas le temps de parler, je dois aller voir la fin du film tu sais !
- D’accord, d’accord. Je t’embrasse fort ma puce.
- Moi aussi maman. Bye.
Lindsey avait déjà raccroché. Catherine sourit. Décidément ! Tout le monde avait décidé de l’envoyer balader ! Mais Lindsey était juste une enfant qui vivait dans son monde à elle. Inutile de chercher plus loin.
Et s’il en était de même avec Sara ? Catherine rit malgré elle. Non, bien sûr les choses étaient plus compliquées avec mademoiselle Sidle... Quoique… Et que se passerait-il si Catherine choisissait pour une fois de ne pas prendre tout cela trop au sérieux ?
Sara avait plongé elle aussi dans un monde à elle, un univers rempli par ses angoisses et elle nageait maintenant trop profondément pour se rappeler qu’il suffisait de remonter à la surface pour prendre une bouffée d’air. Elle se noyait, désorientée par l’ivresse des profondeurs mais Catherine pouvait choisir de ne pas la suivre…
La blonde sentit un poids s’enlever de sa poitrine. Non, elle ne se laisserait pas faire par Sara Sidle cette fois. Debra avait raison, rien n’était permanent. Elle se sentait capable d’apprendre la patience après tout. Oui, elle pouvait le faire !
***
Nick déposa le sac à dos de Sara et le pack d’eau minéral qu’ils avaient acheté en chemin contre le comptoir en bois de la cuisine puis jeta un coup d’œil à l’appartement.
- Wow Sara ! Cool appartement ! Je n’aurais jamais cru…
La brune qui s’appuyait sur ses deux béquilles ne pensait plus qu’à deux choses : prendre une douche et dormir. Mais pour cela, il fallait d’abord qu’elle se débarrasse de Nick sans avoir l’air trop malpoli. Elle ne savait pas vraiment comment faire ce genre de choses et chercha Newton du regard, se doutant qu’il devait se cacher sous un fauteuil afin de signifier son mécontentement.
- Merci, Nick. Heu… Je suis désolée mais je suis vraiment épuisée et…
- Pas de problème Sara, je te laisse, je suis déjà parti. Mais si tu as besoin de quoi que ce soit, n’importe quoi, tu appelles d’accord ? Au moins tu sais que tu ne me réveilleras pas ! Et Grissom me laissera sûrement partir sans problème, okay ?
- Ça marche, Nick. Merci pour tout, vraiment.
- Pas de problème ! Mais la prochaine fois que tu veux aller te balader, pense à moi, j’adore marcher… Aller... A bientôt.
- A bientôt.
Alors que Nick s’attardait un instant, sans doute pour s’assurer une dernière fois qu’il pouvait laisser Sara toute seule, ils entendirent la porte d’en face s’ouvrir. Debra apparut, un large sourire se dessinant sur son visage. Elle se dirigea immédiatement vers la grande brune et la prit dans ses bras, la serrant contre son ample poitrine.
- Il me semblait bien que j’avais entendu quelque chose. Sara ! Et bien, on peut dire que tu nous as tous fait une sacrée peur…
- Désolée…
- Laisse tomber, c'est fini, plus de peur que de mal apparemment…
- Oui… Juste une félure...
- Oh... Laisse-moi t'aider à t'installer alors...
La douche devrait attendre encore un peu. Nick partit après les avoir saluées et Sara fit entrer sa voisine chez elle. Après avoir attrapé une bouteille d’eau, elle se dirigea vers son salon à cloche pied et aperçut une tête grise et des moustaches qui dépassaient timidement du dessous du canapé.
- Beau garçon, dis donc. Nick c'est ça ? Tu aurais pu me le présenter avant ! Déclara Debra en s’asseyant dans le fauteuil en cuir après avoir aidé Sara à s’installer sur le canapé la jambe posée sur un coussin.
- Non, non, le pauvre, tu n’en ferais qu’une bouchée ! Je te connais trop bien pour risquer de te présenter mes collègues de travail… Déclara Sara accueillant sur ses genoux Newton, peu rancunier finalement, qui commença à frotter frénétiquement sa tête contre son menton en ronronnant alors qu’elle le serrait dans ses bras.
Une partie de son cerveau enregistra que le chat n’avait pas son odeur habituelle, qu’il sentait… Le parfum. Mais toute son attention se reporta sur ce que Debra était en train de lui révélé.
- Il est un peu trop tard pour ça… C’est déjà le deuxième collègue que je rencontre aujourd’hui ! Annonça la peintre en prenant soin de sélectionner son regard le plus cryptique.
- Qu’est-ce que tu veux dire ? Demanda nerveusement Sara.
- Newton et moi avons fait la connaissance d'une autre personne aujourd’hui, tu n’es pas au courant ?
- Non. Se contenta de répondre Sara, tentant de maîtriser la soudaine panique qui s’emparait d’elle.
Debra avait aussi mentionné Newton. Quelqu’un avait pénétré dans son appartement pendant son absence ? Quelqu’un était venu ici ?
- Et comment est-ce que tu crois qu’on t’a retrouvé ma grande, je te rappelle que tu n’avais pas laissé d’adresse ?
- Je ne sais pas… Les rangers, non ?… Je croyais que tu… Grissom ?
Debra secoua négativement la tête et attendit, décidée à laisser Sara trouver toute seule. Une nouvelle fois épatée par cette capacité qu’avait la brune à ignorer ce qu’elle ne voulait pas voir. La peintre avait maintenant une petite idée de la façon dont les choses avaient dû tourner à l’hôpital. Il fallait s'y attendre... Elle fixa la femme assise en face d’elle en penchant la tête sur le côté. Soudain, Sara parut enfin arriver au bout de son raisonnement, ses yeux s’écarquillèrent et elle passa nerveusement une main dans ses cheveux bruns en dévisageant sa voisine.
- Non…
- Si ! Et ne monte pas sur tes grands chevaux, s’il te plaît ! Sans elle tu serais encore au milieu du désert, ma grande !
- Tu l’as laissée entrer dans mon appartement ? Cria Sara stupéfaite.
- Oui. Déclara Debra sûre d’elle, décidée à ne pas se laisser intimider par le regard noir de Sara. Et arrête de crier tu veux bien, tu ne nous as pas vraiment laissé le choix !
Le silence qui suivit ne fût perturbé que par Newton qui d’un miaulement exigea de bénéficier à nouveau de toute l’attention de sa maîtresse. Sara lui embrassa le sommet du crâne distraitement.
- Okay, finit par prononcer la criminologue en soupirant.
- Quoi, okay ?
- Okay. Ce qui est fait, est fait. Pas la peine d'essayer de changer ça. Debra, j’ai besoin de dormir maintenant…
- Comme tu voudras, répondit sa voisine en soupirant à son tour dramatiquement, mais… Puisque tu ne me le demandes pas… J’ai trouvé Catherine absolument charmante…
- Je sais, je suis malheureusement au courant de cet état de fait, merci ! Déclara Sara ironique en relevant un sourcil.
- Sara Sidle ! Tu es vraiment insupportable des fois, tu sais ! Mais on ne va pas parler de ça maintenant. Allez, va te coucher, j'espère que tu auras les idées plus claires demain ! Non, ne te lève pas ma grande, je connais le chemin. Et si tu as besoin de moi, n’hésite pas hein… Je suis à coté...
- Oui maman !
Debra secoua la tête feignant l'exaspération, se leva, et l’embrassa bruyamment sur la joue. Après une caresse à Newton, elle sourit une dernière fois à la brune et regagna son appartement.
***
- Mince Newton ! Tu aurais pu faire quelque chose ! Je ne sais pas moi. Tu as
des cousins lions, non ! Tu sais griffer, tu sais mordre… Je ne peux vraiment
pas te faire confiance, hein ?
Le félin qui s’était couché sur les genoux de sa maîtresse tourna la tête et la fixa de son regard le plus amoureux. Il ferma lentement ses deux yeux avant de les rouvrir.
- Ne fais pas l’innocent, espèce de traître. Tu sens son parfum ! Je te soupçonne d’avoir été un peu plus amical que nécessaire !
Newton cligna à nouveau des yeux, serein, apparemment prêt à tout entendre, et Sara le serra contre elle, enfonçant son nez dans sa fourrure. Elle ne voulait surtout pas penser à Catherine mais la trace de son parfum sur son animal de compagnie rendait la chose difficile.
Elle se mit à essayer d’imaginer ce que la blonde au regard clair avait pu découvrir dans son appartement. Catherine... Chez elle... Il semblait difficile de déterminer ce qu'elle en pensait réellement...
Son regard se posa sur la bibliothèque… Sara savait qu’il y avait là une étagère qu’elle aurait préféré que Catherine ne visite pas, mais non, Catherine n’avait pas dû s’intéresser à ses livres. Le bureau… De ce côté là, tout était sûr. La cuisine… Impeccable, rien à déclarer, elle avait fait ce qu’il fallait pour ça avant de partir. Comment Catherine avait-elle fait pour la retrouver ? Si seulement elle l’avait laissée s’expliquer à l’hôpital, elle aurait pu se faire une idée… Non, Sara se reprit, après tout elle n’avait pas envie de savoir, cela n’avait plus aucune importance de toute façon maintenant… Elle n'avait plus besoin de Catherine, elle avait eu raison de la tenir à distance...
Ses yeux parcoururent à nouveau son bureau, l'ordinateur, et cette fois elle remarqua posée sur le clavier une feuille pliée en deux qui n’avait rien à faire là. Sara se leva après avoir repoussé Newton et rejoignit sa table en sautillant. Elle s’assit, prit une inspiration et attrapa la feuille alors que son pouls s'accélérait malgré elle.
« Sara,
Si tu lis ce mot, tu es tirée d’affaire et je ne suis probablement pas là… Je sais que tu auras du mal à le croire mais je suis sincèrement désolée d’avoir eu à pénétrer dans ta vie privée aujourd'hui. Et pourtant, oui, une partie de moi ne l’est pas tout a fait puisque je t’ai trouvée… Excuse-moi, finalement, je ne sais vraiment pas comment écrire tout ça…
J’espère que nous pourrons en parler un jour.
Prends soin de toi, et… Joyeux anniversaire !
Catherine »
Sara se rendit compte que ses mains tremblaient. Son regard se perdit du côté de la cuisine. Non… Il n'y avait rien qui pouvait l'aider dans la cuisine... Elle reposa la feuille et étendit ses mains à plat sur ses cuisses pour faire cesser le tremblement. Elle prit une longue inspiration. Non, il fallait qu'elle garde le contrôle ! Quelque chose lui échappait dans le mot de Catherine... Qu’est-ce que cela voulait dire ? Qu’est-ce que Catherine n’était pas arrivée à écrire ? Pénétrer dans ma vie privée ? Mais qu’est-ce qu’elle avait vu au juste ?
Non, elle ne voulait pas le savoir ! La douleur se fit d’un seul coup plus présente dans tout son corps. Son pied l’élançait, les égratignures sur son bras gauche se remettaient à piquer, son dos était douloureux, sa tête surtout s’était transformée en caisse de résonance. Comme si… Comme si elle revenait de trois jours de beuverie et se retrouvait avec la plus magistrale gueule de bois qu’elle n’ait jamais subi et une nausée grandissante… Non...
Flûte ! Elle pensa à la boite de Benzodiazépine, du Serax, que lui avait prescrit le docteur mais préféra commencer par vider la moitié de sa bouteille d’eau avant de se diriger vers sa douche. IL fallait qu'elle garde le contrôle !
***
Une heure plus tard, Sara avait, avec difficulté, réussit à se laver sans mouiller son bandage et, même si elle se sentait déjà mieux, avait avalé sa pilule rouge et blanche. Vêtue d’un survêtement et d’un débardeur, elle s’apprêta à se coucher, clopinant jusqu’à son futon, suivie de près par Newton. Elle alluma pour la première fois la lumière dans la pièce et se rendit alors compte que son lit avait été dérangé et qu’un oreiller avait été retiré de dessous la couette. Sara commença par jeter un coup d'oeil à Newton qui sauta immédiatement sur la couette puis s’agenouilla et porta l’indice principal à son visage, redoutant déjà ce qu’elle allait découvrir… Le parfum de Catherine…
Sara sentit ses dernières résolutions l’abandonner. Elle s’allongea et enfouit sa tête dans la masse moelleuse en fermant les yeux, toute forme de pensée rationnelle avait disparu et elle ne voulait plus qu’attendre que le sommeil la libère. Juste pour quelques minutes elle voulait s’autoriser à partir sur les traces d’une odeur florale très légèrement sucrée, un souvenir modifié de lilas, ou peut-être de jasmin. Juste pour quelques minutes elle voulait arrêter de combattre le désir qui déchirait son corps. Elle se glissa sous la couette serrant toujours l'oreiller et Newton aux anges se faufila contre son ventre en ronronnant. Son organisme commença à se relaxer.
***
Seulement, une heure plus tard, seul le félin gris dormait. Sara elle, scrutait les ombres que les lumières de l’extérieur dessinaient sur son plafond. Le sommeil avait failli venir mais il était reparti. Elle avait déjà rallumé la lumière, soudain parfaitement réveillée, pour vérifier tous les magazines qui se trouvaient au pied de son lit et avait lancé une prière à elle ne savait pas trop qui ou quoi. Elle avait déjà fini sa bouteille d’eau, sans réussir à faire disparaître la sécheresse de sa gorge. Elle avait déjà pris trois fois la décision d’appeler Catherine puis s’était à chaque fois ravisée.
Enfin, à bout de nerfs, elle rejeta sa couette en soupirant, elle avait trop chaud. S’appuyant sur son lit, elle releva ses stores et ouvrit sa fenêtre. Dehors tout semblait calme ; elle était suffisamment loin du strip pour n’entendre qu’un écho étouffé du vacarme de la circulation, l’air printanier était délicieusement doux. Dehors, quelque part, l’équipe du csi était en train de travailler, Catherine était en train de travailler… Et Sara n’arrivait pas à trouver le calme.
Elle n’y arriverait pas. Pas comme ça. Fuir ne servait à rien, elle aurait dû s’en douter. Décidément elle manquait de jugeotte. Son plan lui avait pourtant paru impeccable mais finalement il n’était peut-être pas aussi raisonnable que ça… Encore une fois elle avait voulu tout contrôler. Et maintenant elle avait envie… Non. Elle avait juste besoin d’une cigarette, juste une. Elle n'était pas obligée d'abandonner tout de suite, une nuit d'insomnie ce n'était rien...
Le paquet se trouvait dans le salon et Sara passa devant sa commode, le miroir, la photo de Catherine… Même dans la pénombre elle discernait son visage, ses mèches blondes. Délicatement elle passa son pouce sur le profil de Catherine. Elle se souvenait très exactement de l’après-midi où elle avait pris cette image alors qu’elle examinait le périmètre d’un double homicide particulièrement sanglant. Cela faisait plus de douze heures qu’ils travaillaient, elle, Nick et Catherine.
Ils étaient tous les trois touchés par l’horreur de ce qu’ils avaient vu mais pas un instant Catherine n’avait faibli. Pas un instant, juste peut-être une infime fraction de seconde, le temps de remonter son col avant de repartir… Sara se dirigea tant bien que mal vers son salon où se trouvaient les Lucky Strike.
Lorsqu’elle s’assit dans son canapé, posant sa jambe blessée sur sa table basse, Sara se rendit compte que sa tête tournait légèrement, elle se sentait comme dans du coton, sans doute les médicaments… Mais elle le savait, le sommeil ne viendrait pas. Elle joua plusieurs fois avec la roulette de son briquet avant de se décider à allumer sa cigarette. Laissant sa tête tomber en arrière, elle rejeta la fumée. Ses yeux tombèrent sur le téléphone posé sur sa gauche à côté de la lampe que sa mère avait dénichée pour elle chez un antiquaire. Non, elle ne pourrait pas dormir avant d’avoir téléphoné à Catherine.
Dès qu’elle aurait fini sa cigarette… Se promit-elle en commençant à répéter ce qu’elle lui dirait.
- Catherine ?
- Non Sara, désolée, tu ne peux pas venir travailler ! Répondit la voix chaleureuse de la blonde.
Sara resta silencieuse un instant, déstabilisée.
- Je…
- Excuse-moi… Ça va ?
- Et bien…
Pas tout a fait
Catherine…
- Oh pardon, non bien sûr, pardon… Oublie ma question... Hum… Ok, je me tais. Je
t’écoute Sara…
Elle a bu trop de café ou elle en est carrément à gober des pilules de speed ?
- Voilà, je… Je voulais m’excuser pour tout à l’heure, Catherine, je…
- Ce n’est pas …
- Si, laisse-moi finir… Je m’excuse. Je ne savais pas que c’était grâce à toi… Que tu les avais aidés… Que...
Sara avait perdu le fil de la phrase qu’elle avait répétée une cinquantaine de fois. Elle essaya de respirer avant d'essayer une nouvelle fois.
- Enfin, je ne sais pas comment tu as fait pour… Mais ma voisine m’a dit que c’était toi qui avais découvert que je me trouvais dans la vallée de la mort et… Je... Enfin bref : merci Catherine.
- De rien… se contenta de répondre la blonde après s’être raclée la gorge.
Elle se demandait s’il fallait qu’elle réponde à la question implicite qu’avait posée Sara. Qu'elle parle de l'ordinateur, de l'email... Comme la brune restait silencieuse, elle se décida à se lancer.
- Écoute Sara, je ne sais pas comment te dire ça alors je vais être directe : j’ai lu l’email de confirmation de ta réservation dans ton ordinateur...
Catherine jugeait préférable de s'approcher lentement de la vérité...
- Oh d’accord...
Ce n’était pas si terrible que ça ! Pourquoi Catherine semblait-elle gênée ? Peut-être qu’elle ne s’était pas suffisamment excusée pensa Sara.
- Bon. Merci beaucoup, Catherine. Vraiment, je suis désolée pour tout à l’heure. On se voit demain ?
Ok... Finalement Sara n'avait pas envie d'aller plus loin... Bon...
- Très bien... Okay… Heu… Je veux dire… Bien sûr. Tu es sûre que tu n’as besoin de rien ?
- Non, merci Catherine, je te laisse, je vais essayer de dormir.
- Bien, à bientôt Sara… Et… Prends soin de toi…
Étrange… Pensa Sara. Quelque chose lui échappait… D’où venait cette impression que Catherine avait quelque chose à lui révéler ? « Prends soin de toi… » Cela lui rappelait quelque chose. Oh, mince, elle n’avait pas parlé du mot… Oui, Catherine avait bien quelque chose dont elle voulait lui parler, et il ne pouvait tout de même pas s’agir juste d’un email de réservation… Etrange...
Sara rejoignit son bureau et appuya machinalement sur l’interrupteur de son ordinateur en continuant à réfléchir. Son regard se promena dans la pièce et tomba sur la porte de sa chambre. Ha… Les journaux… Hum… Bon, cela elle pourrait le gérer, ça ne voulait pas dire grand-chose de toute façon, n’est ce pas ? Et puis quand bien même… Est-ce que Catherine pourrait vraiment prétendre qu'elle ne s'en doutait pas déjà ? Peut-être pas consciemment mais... Oui mais... Il existait une grande différence entre les sous-entendus et les faits... Sara en savait quelque chose...
La brune se rendit compte qu’elle avait les mains moites et les essuya sur son pantalon de survêtement gris. Sa tête se tourna vers son moniteur. L’écran de Windows lui demandait son mot de passe…
- Oh non !!!
Sara disparut peu à peu dans un univers qui ne pouvait être que parallèle, une réalité alternative dans laquelle elle ne parvenait plus à retrouver ses repères. Elle savait cette fois que cette sensation de perte d’équilibre n’était pas due qu’aux médicaments. Elle n’avait pas vraiment l’impression de tomber, tout se passait plutôt comme si la gravité ne s’exerçait plus dans la même direction. Elle tentait vainement de comprendre où elle allait mais la logique de tout ça lui échappait continuellement.
Et ce troublant vertige ne fit que s’accentuer quand elle ouvrit Outlook et découvrit que l’email de Lucy avait été lu.
- Non, non, non, se contentait-elle de balbutier
Enfin, Sara éteignit l’ordinateur pour essayer de retrouver un semblant de contrôle. Elle ne pouvait pas rester devant l'écran. Elle ne voulait pas essayer de réfléchir. Elle décida d’aller se réfugier sur le canapé. Le sommeil semblait enfin vouloir s’emparer d’elle et le monde paraissait de plus en plus flou. Cependant, avant de s’asseoir, elle fit tout de même un ultime effort et se dirigea vers sa chambre pour récupérer son oreiller. Elle ne voulait pas dormir dans son lit de peur que l’insomnie ne ressurgisse mais elle voulait son oreiller… Oui... L'oreiller... Dormir...
Réveillé, Newton la suivit quand elle retourna dans le salon et réclama un nouveau câlin avant de la laisser s’assoupir.
Ça ne change rien. Je sais ce que je veux de toute façon. Je n’ai pas fait tout ça pour rien. Je ne suis pas obligée de la revoir après tout. Je peux aller travailler dans l’équipe de jour. Ou ailleurs. Je suis même peut-être capable de continuer à travailler avec elle maintenant. J’ai tourné une page.
Non, je ne me fais pas d’illusion ! Je suis forte ! Je contrôle mon existence. Je sais ce que je veux, où je veux aller. Je peux faire comme si tout cela n’était jamais arrivé. Je peux oublier. J'ai le choix. Mon existence ne tourne plus autour d’elle. J’ai repris le pouvoir. Ca ne change rien, je sais ce que je veux.
J’étais tranquille dans la montagne… Le coucher de soleil rouge écarlate au dessus du désert… Les nuages immobiles… Étirés… Comme en apesanteur… Les odeurs…
Alors qu’elle sombrait dans le sommeil et que les ronronnements de Newton s’étaient arrêtés, Sara serra ses deux bras autour de l’oreiller.
***